Après la fin de la "dictature" montagnarde de l'an II (1794), le temps du Directoire (1796-1799) est celui des Coups d'Etat, de la politique de "balancier" et de la lutte sur les deux fronts, contre la droite et le réveil royaliste, contre la gauche et le réveil jacobin. Ainsi, le danger royaliste est conjuré par le Coup d'Etat du 18 fructidor an V ( 4 septembre 1797) mais au prix d'une "radicalisation" qui fait parfois penser à un retour partiel à l'an II (l'époque du Comité de Salut public et de Robespierre). Durant les semaines qui suivent, tout un arsenal de mesures d'exception est voté et les émigrés, en particulier, sont de nouveau sérieusement menacés.

Le 23 nivôse an VI (12 janvier 1798), l'agent municipal de la commune de Wavans évoque le cas du citoyen Beauvarlet, châtelain de Drucas, considéré comme ascendant d'émigrés.

Ses collègues de l'administration municipale du canton d'Auxi-la-Réunion (le Directoire met en place une structure nouvelle qui préfigure la communauté de communes actuelle mais qui prendra fin avec le Coup d'Etat de Bonaparte et l'avènement du Consulat) émettent cependant deux objections à l'apposition des scellés sur les biens de Beauvarlet. D'une part, "son fils prévenu d'émigration est né hors de son mariage" et "il n'existe aucun acte probant de la légitimité de ce fils". D'autre part, ils affirment que Beauvarlet a agi de tout son pouvoir pour empêcher l'émigration de ce fils. Et, comme preuve, ils citent un journal contre-révolutionnaire de 1792, "une fétide feuille" qui expose "l'exemple inouï de l'atrocité d'une mère qui prouve combien la Révolution a changé le caractère français".

Voici donc l'article, très défavorable à Beauvarlet, mais qui doit, en principe, six ans plus tard, lui attirer les bonnes grâces de l'administration du canton.

"Monsieur de Beauvarlet, ancien chevau-léger de la garde du roi et Chevalier de Saint-Louis, partant au mois d'octobre dernier pour se rendre à Béthune, lieu du rassemblement des volontaires de son canton dont il est commandant, laissa chez lui deux fils qui ne partageaient pas sa façon de penser sur la Révolution: l'aîné était parti pour aller rejoindre les chevau-légers, ses anciens camarades, à Coblentz (c'est là que se rassemblent, en un premier temps, les émigrés), le cadet n'avait pas pu partir avec son frère à cause d'une incommodité; se sentant mieux, il se proposait d'accompagner le jeune comte de Fercourt, son voisin et ami qui venait à Tournai rejoindre les gentilshommes de son canton; ils s'étaient donné rendez-vous à Abbeville pour prendre les arrangements définitifs.Madame de Beauvarlet, instruite de ce projet, part en poste de Boulogne où elle est avec son mari, pour venir s'y opposer; ces messieurs venaient d'Abbeville avec Mademoiselle de Fercourt, jeune personne de 18 à 20 ans.

Monsieur de Beauvarlet fils qui précède la voiture, étant à cheval, apprend l'arrivée de sa mère et va lui témoigner sa joie de la revoir. Elle le repousse de son sein en lui disant les choses les plus dures; notamment que si elle avait trouvé son fils aîné, elle l'aurait fait pendre et finit par lui donner sa malédiction; elle le fait prendre par deux paysans, le fait conduire dans une chambre où elle le laisse seul attaché comme un criminel; Monsieur de Fercourt arrivant avec sa soeur croit descendre de voiture pour embrasser son ami; il est repoussé par un domestique qui lui dit de passer son chemin; comme il insistait, cet homme lui apprend l'arrivée subite de Madame de Beauvarlet et l'ordre qu'elle a donné de ne pas le recevoir, en prenant de sa voiture les effets de son ami; on avait commencé de s'emparer de son sabre qu'il avait placé à côté de lui; il allait à pied à côté de sa soeur.

Ici, commence une scène affreuse. Madame de Beauvarlet avait fait faire un attroupement d'une partie des habitants de Wavans; elle avait fait cacher dix hommes dans une hutte, de ce nombre étaient deux de ses domestiques; elle avait eu soin d'avoir de jeunes garçons à qui elle avait recommandé de molester Mademoiselle de Fercourt; lorsque Monsieur de Fercourt arrive au bout de l'avenue, il est assailli par les dix hommes qui, en lui demandant quand il part pour Coblentz, tombent sur lui à coups de bâton, on le renverse, on le traîne dans la boue par les cheveux, enfin on cesse de le frapper en disant qu'il faut le pendre dans le village; une troupe de femmes à la tête desquelles était Manon, ancienne femme de chambre de Madame de Beauvarlet, arrive  avec des cordes pour l'exécution; heureusement, il est passé un huissier de Doullens qui commence par éloigner les jeunes gens qui voulaient insulter Mademoiselle de Fercourt; lorsqu'elle fut en sûreté, il revint protéger la retraite de son frère, il le conduisit au château de Beauvoir chez Monsieur le comte de Marles qui le fit escorter jusqu'à Frohen, son habitation; le lendemain, Madame de Beauvarlet fit attacher son fils dans son cabriolet; elle s'y plaça à côté de lui, un pistolet au poing; en traversant le bourg d'Auxi-le-Château, elle eut soin de faire remarquer sa manière de voyager aux habitants de ce bourg en leur disant que pour punir son fils de sa façon de penser, elle allait le faire mettre en prison à Boulogne, en indiquant les gentilshommes voisins comme les corrupteurs de ses enfants".

On reconnaîtra, bien sûr, la topographie des lieux, en particulier les deux châteaux de l'actuelle commune de Beauvoir-Wavans.

Ce qui était abomination pour les royalistes de 1792 devient vertu pour les républicains de 1798, radicalisés par le Coup d'Etat de fructidor et "considérant que la conduite soutenue du dit Beauvarlet depuis l'époque de la Révolution ainsi que les sacrifices en tous genres qu'il n'a cessé de faire pour son affermissement ne laisseraient voir dans l'apposition du séquestre des biens du dit Beauvarlet qu'un patriote persécuté, le Commissaire du Directoire Exécutif de la municipalité du canton d'Auxi-la-Réunion, qui n'est autre que François Dyvincourt, vicaire général défroqué, acquéreur de biens nationaux dont le château de Vaulx, estime qu'il n'y a pas lieu à l'apposition du séquestre sur les biens du dit Beauvarlet".                                                                                                                            

 

  •      Régis Renoncourt.
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