Quoeux-eglise tableau Th.Becket

 

Un peu d'histoire pour situer le décor.

 

*L'Angleterre, d'abord envahie par les Romains du Ier au Vè siècle, fut « colonisée » au Vè siècle par les Saxons, peuple germanique habitant l'embouchure de l'Elbe et de la Frise.

Dès le IXè siècle, les Vikings ou Normands, en surpopulation dans leurs fjords et n'ayant, à l'époque que le bateau comme moyen de voyager, entreprirent la conquête d'autres pays. A l'est la Russie, à l'ouest l'Islande, au sud l'Irlande et l'Angleterre dont ils occupèrent le territoire le long des côtes. Le mélange de population Anglo- Saxon- Normand ne fut pas un long fleuve tranquille. Les Vikings n'arrivèrent en France qu'à la fin du Xè siècle, après la mort de Charlemagne dont la puissance les avait tenus à l'écart.

Son successeur, Charles le Simple, plus faible que son aïeul, ne put les retenir. Il dut accepter qu'ils s'installent sur leur conquête la Normandie et la Bretagne et dut reconnaître leur chef Rollon. Bientôt le fils de celui- ci, Guillaume (que l'on appellera le Conquérant) fit la jonction de part et d'autre de la Manche, se fit sacrer roi à Westminster en 1066 et régna de chaque côté de la mer. Ses successeurs furent Henri Ier et Henri II. Ce dernier prit pour femme l'épouse divorcée du roi de France Louis VII : Éléonore, fille de Guillaume d'Aquitaine. En 1152, à la mort de son père, elle apporta à son mari Henri II les provinces allant de la Loire aux Pyrénées. C'est sous leurs règnes que vécut Thomas Becket. L'histoire de Thomas n'est pas banale...

Sous le règne de Henri Ier, roi d'Angleterre et de Normandie, il y avait à Londres un jeune bourgeois, saxon d'origine : Gilbert Becket, assez riche pour être admis à la cour. En 1115, il partit en croisade à Jérusalem soit par vœu de pénitence, soit pour courir la fortune et revenir puissant comme nombre de ses confrères. Mais il fut pris, fait prisonnier et réduit à l’esclavage.

Tout malheureux qu'il était, il sut inspirer de l'amour pour la fille d'un chef sarrasin de Palestine. Celle- ci le fit évader. Il revint donc dans son pays. Mais, très vite, sa libératrice, ne pouvant vivre sans lui, partit à sa recherche. Ignorant la langue de l'Occident, elle ne savait que deux mots : « Londres et Gilbert ». Grâce au premier, elle arriva à Londres par des vaisseaux de marchands et courut les rues de la ville répétant « Gilbert ! Gilbert ! » qu'elle retrouva enfin. Il la fit baptiser dans la Chrétienneté du nom de Mathilde et l'épousa.

En 1119, ils eurent un fils : Thomas. Jeune, on l'envoya en France pour étudier les lois, les sciences, les langues du continent et perdre l'accent anglais qui était de mauvais ton dans ce pays conquis. Très intelligent, à son retour il mit ses connaissances au service des grands du royaume. L’Archevêque de Canterbury, Thibaut, se l'attacha et le nomma archidiacre. Il l'employa à des négociations délicates auprès du Pape de Rome : Eugène. Le nouveau roi Henri II lui confia l'éducation de son fils aîné, le fit grand officier de la Chancellerie et le dota de revenus conséquents.

Thomas, plein de gaieté et de souplesse, acquit bientôt une grande réputation dans la société normande. Il était le compagnon le plus assidu et le plus intime du roi. Élevé en dignité au- dessus de tous les grands d'Angleterre il entretenait, à ses frais 700 cavaliers armés. Les harnais de ses chevaux étaient couverts d'or et d'argent . Il tenait table ouverte pour les personnes de haut rang.

En politique Thomas se comportait en vrai et loyal chancelier afin de maintenir et augmenter le pouvoir du roi quoique membre de l'ordre ecclésiastique, il entra plus d'une fois en lutte avec cet ordre dans l'intérêt du fisc ou de l'échiquier royal. En 1157, Henri II entreprit la guerre contre le Comte de Toulouse dont les villes de Limoges, Cahors, Toulouse jouxtaient ses provinces de Poitou et d'Aquitaine. Les évêques s'insurgèrent contre cette entreprise mais le Chancelier Thomas entra en conflit avec eux et ils contraignit. Il se distingua lui- même, alors ecclésiastique, sur le champ de bataille, bien que Henri II y essuya un échec.

Les gens d’Église vivaient mal la dépendance qu'ils avaient du roi et aspiraient à une réforme de leur relation avec le pouvoir. Le roi nommait les prêtres et les évêques, et les défaisait selon son bon vouloir. Thomas était conscient de cela mais son titre de Chancelier le tenait du côté du roi.

L'année 1161, Thibaut mourut, laissant vacant son poste d'Archevêque de Canterbury, équivalent en religion au titre de Roi en laïcité. Les évêques ne voulaient surtout pas de Becket, trop ami du roi. Or Henri s'obstina à imposer Thomas comme archevêque, primat de toute l’Église d'Angleterre. Celui- ci n'y tenait pas car il devra donner raison au clergé et changer de camp. Il s'en expliqua en ces termes : « Vous avez sur les affaires de l’Église des vues auxquelles je ne pourrai me prêter. Si je devenais archevêque nous ne serions bientôt plus amis. »

Le roi crut à un badinage et le fit nommer sans délai en 1162. Peu de jours après, on ne le reconnaissait plus. Il avait dépouillé ses riches vêtements, démeublé sa maison somptueuse et fait amitié avec les pauvres et les mendiants. Très vite il devint le traître des nobles et l'idole protectrice des gens de basse condition, les simples moines et le clergé inférieur. Le roi entra dans une colère bien compréhensible d'autant plus que Thomas lui remit son titre de Chancelier, marquant par là qu'il ne voulait plus aucun lien avec les affaires royales.

Il s'en suivit, pendant 2 ans, une série de procès d'appel au Pape en vue de le destituer de son ordre d'archevêque mais celui- ci ne prit pas position. Thomas renvoyait coup pour coup, mais à la longue se retrouva seul. En novembre 1164, craignant réellement pour sa vie, il se réfugia en France, d'abord au monastère Saint- Bertin. Passa- t- il à Haut- Mainil et à Aubrometz, comme en attestent deux petits tableaux dans l'église ? Henri II écrivit au roi de France, Louis VII et au Pape, leur demandant de condamner Thomas, son grand ennemi et de le destituer de son titre d'Archevêque. Celui- ci, très habile, put intervenir auprès du roi de France et du Pape Alexandre III, alors à Sens, qui l'aidèrent à se réfugier à l'abbaye de Pontigny (Yonne) dans la rigueur de la vie monastique. Querelles et intrigues continuant à l'accabler, il dut quitter Pontigny et erra alors sous la protection du roi de France, toujours ennemi de Henri II (ayant épousé son ex- épouse).

En 1170, après six années d'intrigues, rebondissements et vils propos, Thomas prit la décision de retourner en Angleterre. Une ruse du roi l'y ayant invité, il alla donc remercier Louis VII et le saluer. Ce dernier lui tint ce propos : « Vous allez partir ; je ne voudrais pas pour mon pesant d'or vous avoir donné ce conseil. Ne vous fiez pas à votre Roi ! »

Se présentant, avec quelques amis, à Wissant pour passer la Manche en novembre 1170, un clerc de l’Église de Boulogne vint le prévenir que des troupes armées l'attendaient sur l'autre rivage, pour le capturer ou le tuer. Il lui répondit : « Je ne m'arrêterai pas de ma route. C'est assez de 7 ans d'absence pour le berger et le troupeau. »

Ils prirent la précaution de débarquer à Sandwich en pleine terre. Les troupes armées le poursuivirent, mais l'Archevêque de Canterbury fut protégé par les paysans et les marchands jusqu'à sa ville. Les puissants, de peur, se muraient dans leurs châteaux. Le bruit courait que sa fin était proche. Le jour de Noël il monta en chaire et, devant le peuple assemblé en la cathédrale, il déclara : « Je suis venu vers vous pour mourir au milieu de vous. »

Henri II était en Normandie avec sa cour. Il y fut averti que Thomas, arrivé en Angleterre, ameutait le peuple pour mettre le royaume en feu. Le roi, en colère, s'insurgea contre les siens : « Personne ne saura me venger de celui qui me fait pareil affront ? » A ces mots quatre chevaliers du Palais, se conjurant ensemble « à la vie, à la mort », partirent pour l'Angleterre le jour de Noël. On ne s'aperçut pas de leur absence et le lendemain le Conseil désigna deux commissaires pour aller emprisonner le prélat.

Cinq jours après, nos quatre chevaliers, armés jusqu'aux dents, se présentèrent à l'appartement du prélat pour le faire abdiquer. Rien n'y fit. A l'heure des vêpres, Thomas se rendit à l'église et monta à l'autel avec solennité. Aussitôt ses opposants entrèrent à l'autre bout, criant : « Où est le traître ? Où est l'Archevêque ?  - Le voici, répondit Becket, que venez- vous faire dans la maison de Dieu avec un pareil attirail ? - Que tu meures. - Je m'y résigne mais je vous défends de toucher aucun de mes compagnons, clercs ou laïcs, grands ou petits. » Ils voulurent l'entraîner hors de l'édifice mais il s'en défendit. L'un des conjurés leva son épée, alors que le fidèle compagnon du prélat, Édouard Grim, étendit son bras pour parer le coup : il eut le bras coupé, un second coup porté à la tête renversa l'Archevêque un troisième coup lui fendit le crâne.

Ces quatre meurtriers étaient Richard le Breton, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Renault, fils d'Ours.

A l'annonce de la nouvelle, les nobles et les puissants se murèrent chez eux, de peur du scandale réalisé sur les marches de l'autel de Dieu. Le peuple se souleva, courut vers l'église et très vite, ensevelit le martyr dans les souterrains de la cathédrale, pour le soustraire aux gens armés.

La population opprimée mais reconnaissante en fit un Saint, au mépris des autorités royale et papale. Deux ans plus tard, en 1173, Rome déclara : Saint Thomas Becket, Archevêque de Canterbury.

La cause qu'il avait soutenue avec une admirable constance était celle de l'Esprit contre la Force des faibles contre les puissants, et en particulier celle des vaincus de la conquête normande.

 

* : Extrait de l'Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands, par Augustin Thierry

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